Bruno Crémer sur le tournage des Maigret - les acteurs

Vous avez croisé des partenaires prestigieux...

Oui, ça prouve que cette expérience est une réussite. Beaucoup d'acteurs de grand talent ont accepté de venir et ont été intéressés par cette expérience. Michael Lonsdale, qui était merveilleux. Voir arriver Michael Lonsdale, c'est toujours un bonheur, parce que, on a beau le connaître, c'est toujours un mystère: c'est quelqu'un qui arrive tellement chargé qu'il n'a pas grand-chose à faire pour être évident! C'est un grand plaisir de voir Michael, et puis, il est tellement baroque que ça apporte déjà une couleur... c'est un bonheur!
Mais tous ces grands acteurs qui sont venus, c'est ce qui fait, je crois, que les Maigret ont cette qualité qu'on veut bien leur prêter; on sent qu'il y a une exigence de qualité. Ces acteurs y sont pour beaucoup.
Michel Bouquet, avec qui j'ai débuté, avec qui j'ai fait beaucoup de théâtre: c'est grâce à lui que j'ai rencontré Anouilh. Il est très important dans ma carrière, Michel. Et j'étais très heureux qu'il veuille bien venir faire un Maigret. Et il était... c'était merveilleux! Bouquet, j'ai joué avec lui, on a passé des soirées magnifiques sur scène !
Jean-Paul Roussillon, lui, il était formidable, parce qu'il était très drôle: il arrivait sur le plateau et il lisait un roman. Et moi je lui disais: "mais comment tu arrives à lire un roman, comme ça, sur le plateau ? Tout le monde bouge, il y a du bruit." Mais lui disait: "Ça m'est égal, c'est ma façon de me concentrer. Comme ça, je ne pense plus au rôle, je ne pense plus au plateau, et je m'enferme avec le roman." Quel professionnalisme incroyable ! Il faisait tout ce qu'on lui demandait, à l'endroit, à l'envers...
Christine Boisson: c'est peut-être celle que j'ai vue aller le plus loin dans un personnage difficile et plutôt ingrat. Elle en a fait une composition, une vraie composition: elle ne lui ressemble pas du tout, quand on la connaît dans la vie, et c'est un travail fantastique qu'elle a fait.

Avez-vous le sentiment d'accueillir les acteurs chez vous ?

Non, je ne les accueille pas chez moi, et d'abord, je ne suis pas chez moi. Maigret n'est jamais chez lui. Je ne suis pas chez moi sur le plateau non plus. Intérieurement, je suis un acteur qui joue Maigret. Je parlais de l'effet que pouvait faire cette espèce de double situation qui fait que c'est rare pour un metteur en scène d'accueillir, non pas l'acteur, mais le personnage. Le monde des acteurs est instinctif, et ils sentent très bien que je suis des leurs et que je viens jouer Maigret comme eux viennent jouer un autre personnage. Donc je ne pense pas qu'ils soient impressionnés. Ils sont simplement, dans les scènes que l'on joue, plus concernés par la situation, plus au centre du drame que moi, parce que je suis un peu en marge. J'essaie surtout de ne pas les déranger. Tout ce qu'ils peuvent proposer ("j'aimerais faire ça"), si c'est bien, c'est formidable, et j'essaie d'influencer le metteur en scène pour dire: "tu ne pourrais pas...", et ce n'est pas toujours facile ! Les metteurs en scène sont très jaloux de leur fonction...

Quel regard portez-vous sur les jeunes comédiens avec qui vous tournez ?

Comme je sors très peu, je perds un peu le contact avec les nouvelles générations d'acteurs, et j'avoue que là, j'ai été vraiment très étonné, parce qu'il s'est produit une évolution rapide de l'art dramatique. Au temps de ma génération, on était très impressionné par le fait de débuter dans le métier, et on avait peur, c'est ce qu'on appelait le trac. C'était plus que du trac, c'était un peu de l'angoisse. Maintenant, je suis étonné de les voir arriver, s'exprimer sans aucune inhibition et se "lâcher" sur le plateau, et faire parfois des choses très étonnantes, des choses formidables. Il y a énormément d'acteurs, il y en a peut-être trop d'ailleurs, car, malgré leurs qualités, ils ont du mal à travailler, parce que c'est vrai qu'ils sont très nombreux, et très nombreux à avoir ce don. C'est un peu le revers de la médaille, parce que ça a un peu nivelé, aussi. Ils se sont nivelés un peu au stade supérieur, c'est-à-dire qu'il n'y a plus d'acteurs maladroits, d'acteurs qui parlent faux, tout le monde parle à peu près juste, parce qu'avec la télévision, n'importe qui a l'habitude de parler en public. Cette grande adresse, cette grande habileté peut faire croire qu'ils ont tous beaucoup de talent, ce qui est vrai, à mon avis, il y en a énormément qui ont du talent. Mais est-ce que cette espèce de niveau atteint très vite, peut-être un peu trop vite, ne les fait pas, à un moment donné, stagner, ne pas dépasser et arriver à un stade supérieur ? J'ai peur qu'ils soient tellement employés et tellement sollicités pour leur savoir, qui est encore modeste, mais c'est un modeste savoir qui leur permet de faire beaucoup de choses très bien. Mais est-ce que cette reconnaissance ne risque pas de leur faire oublier leur propre ambition vis-à-vis d'eux-mêmes, c'est-à-dire d'essayer d'aller toujours plus loin dans leur travail et dans leur art ?

Aimez-vous jouer avec les jeunes acteurs ?

Oui. D'abord ils ont très gentils, très aimables, mais ça ne les empêche pas de s'exprimer. Quand on rencontre un acteur difficile, il se rend lui-même la vie difficile: ce sont des personnages qui sont un peu écorchés vifs, et qui mettent leur art tellement au dessus d'eux qu'ils ne sont jamais satisfaits de ce qu'ils font, et qu'ils ont une grande angoisse pour jouer, et cette angoisse se traduit dans le travail par une grande nervosité. Ils ont leur petite recette: il faut faire payer un peu à l'entourage, il faut qu'ils trouvent leurs appuis, il faut qu'ils bousculent un peu leur environnement pour trouver leurs marques et pouvoir s'exprimer au maximum, au mieux. Mais moi, je fais volontiers l'effort, vis-à-vis d'eux, si ce ne sont pas des gens qui au contraire se servent de ça pour faire un numéro gratuit et faire croire qu'ils ont une personnalité extraordinaire. Mais ça, c'est facile à détecter tout de suite.

Dans la série, vous êtes chez vous. Les acteurs vous rendent visite, en quelque sorte...

Même le metteur en scène (rires) ! Ça c'est extraordinaire, c'est vrai. C'est une expérience qui est "mécanique": ce sont les faits qui en sont responsables. C'est vrai que j'ai un passé et que c'est rare, pour le metteur en scène, de ne pas voir arriver un acteur, mais de voir arriver le personnage, puisqu'il est déjà tout fait. Donc, ce n'est pas Bruno Crémer qui arrive sur le plateau, c'est Maigret. Et ça peut être un handicap pour le metteur en scène, ça peut l'agacer.... je sais que j'en ai agacé certains, qui avaient pignon sur rue et qui se sont sentis un peu déstabilisés par cet état de fait, mais auquel je ne peux rien...

Pourquoi Mme Maigret n'apparaît-elle jamais ?

C'est dommage, parce que ça a été une idée de Goretta, qui avait trouvé cette actrice, et qui avait donné un ton moderne à cette femme, qui, à l'écriture, n'a rien de moderne, est un peu archaïque... Et elle en avait fait une sorte de douce intellectuelle, qui intellectuellement était très admirative de son Maigret de mari... Finalement, elle a disparu, mais elle reste au téléphone... je ne sais pas pourquoi, cela ne vient pas de mon fait. Ce sont les mystères des productions, et des distributions aussi. Il n'y pas que ma production qui a son mot à dire, le producteur dépend aussi un peu de la chaîne... Mais enfin, comme c'est le côté de Maigret qui ne me passionnait pas, je n'y ai vu aucun inconvénient. J'ai regretté pour l'actrice, qui avait bien pris son personnage.

 

 

Retour Haut
Retour - Haut