Les débuts de la série

Voici quelques articles de magazines parus en 1991, c'est-à-dire aux origines de la série. Les titres de l'époque ne sont pas très recherchés ("Le Maigret nouveau" ou "Le nouveau Maigret" !) mais les articles sont intéressants car ils présentent bien la transition difficile entre Jean Richard et Bruno Crémer. À tel point d'ailleurs que certains parlaient de "l'affaire Maigret" qui tenait en deux points essentiels : 1) Jean Richard a sûrement mal supporté d'être mis sur la touche d'une manière sans doute indélicate (il était déjà souffrant et, a priori, il n'avait "pas été prévenu" de la création d'une autre série) ; 2) Le choix de Bruno Crémer pour le rôle ne faisait pas l'unanimité, ni même, je pense, le cadre des années 50. Tout avait donc bien mal commencé ... mais la maîtrise et le talent de Bruno Crémer ont fait leur oeuvre et l'on reconnaît aujourd'hui que ce Maigret-là est sans doute l'un des meilleurs. Que de chemin parcouru !

Article n°1 (Télé Top Matin)

Article n°2 (Télé 7 Jours)

Article n°3 (Télé 7 Jours)


1. Télé Top Matin (24 février 1991)

Maigret nouveau

Maigret

 

Avec les nouvelles aventures de Maigret, Bruno Cremer va devenir une star du petit écran. Ce second rôle irremplaçable du cinéma français succède à Jean Richard dans la peau du célèbre héros de Georges Simenon. Douze épisodes prévus tournés par de prestigieux metteurs en scène.

Le 28 janvier dernier, le réalisateur José Pinheiro donnait le premier tour de manivelle du premier des douze téléfilms racontant les enquêtes du commissaire Maigret, intitulé "Maigret au Picratt's". Devant les caméras, Bruno Cremer, qui pour la circonstance avait enfilé le pardessus gris du héros créé par Georges Simenon et allumé sa non moins célèbre pipe.

Voilà plusieurs mois que la succession de Jean Richard était ouverte. La TSR, Antenne 2 et les producteurs de la série à succès souhaitaient changer d'acteur, estimant qu'il fallait rajeunir un peu le personnage. Dans un premier temps, ils s'orientèrent vers Julien Guiomar. Occupé par une autre série policière, ce dernier refusa l'offre pourtant financièrement et artistiquement intéressante. Ils se tournèrent alors vers Bruno Cremer qui, après une longue réflexion, accepta la proposition.

«Ce qui m'a décidé, ce sont les scénarios que j'ai lus. Ils allaient dans le sens d'un Maigret plus proche des Gabin ou des Harry Baur. Un retour à l'univers romanesque des années 50, à ce personnage aux multiples facettes, plus ambigu, plus inquiétant, à la fois tendre et cynique, qui caractérise, selon moi, le commissaire Maigret dans les ouvrages de Simenon et que la télévision a souvent gommé», explique-t-il.

En disant oui à A2 (mais aussi à la Cinq qui diffusera la série par la suite), Bruno Cremer a signé un contrat pour douze épisodes. Un travail de quinze mois, pratiquement sans interruption. À 63 ans, le comédien avoue que le fait d'être dirigé par des metteurs en scène différents constitue une expérience enrichissante. Le second épisode sera réalisé par Bertrand Van Effenterre.

Enfin consacré

«J'aurai par exemple le plaisir de retravailler avec Edouard Niermans qui m'a donné un joli rôle dans "Anthracite" mais aussi de découvrir des metteurs en scène comme Claude Goretta et Laurent Heynemann. Je crois que cela ne me changera pas énormément du cinéma.»

Chaque épisode coûtera dix millions de francs, répartis entre les différents producteurs. Programmation à partir de la rentrée de septembre.

Considéré comme l'un des indispensables du septième art depuis "La 317ème section" de Pierre Schoendorffer mais dans des seconds rôles surtout, Cremer a pourtant déjà prouvé qu'il pouvait dépasser ce stade comme dans "Noce Blanche" avec Vanessa Paradis (avec laquelle il ne s'entendit pas vraiment) ou dans "Tumultes" de Bertrand Van Effenterre. Et Maigret est arrivé et va bouleverser sa carrière au théâtre et au cinéma. La consécration par le biais du petit écran.

Julien Roche

 

2. Télé 7 Jours

Couverture de Télé 7 Jours
(du 26 janvier au 1er février 1991)

Exclusif !

José Pinheiro et Bruno Crémer

Le plus grand événement de l'année, à la télévision, côté fiction. Le commissaire, si longtemps incarné par Jean Richard, aura désormais les traits (dans une longue série de téléfilms d'Antenne 2) de l'un de nos plus grands acteurs. Nous avons assisté à sa rencontre avec le pardessus, le chapeau et, bien sûr, la pipe de son rôle. Il commencera bientôt le tournage de sa première enquête dans le Pigalle des années 50.

Le chapeau, le pardessus sont là qui attendent dans le studio de Sipa-Press. Bruno Cremer arrive sans se presser et sourit. L'instant est historique. Il va devenir Maigret. Et la pipe ? Où est la pipe ? Ah, la voilà. Mais l'acteur n'est-il pas plutôt un fumeur de cigare ? Robert Nador, le directeur de Dune Production est là pour répondre : «Absolument mais ce que l'on sait moins c'est que Bruno Crémer a déjà fumé la pipe. Il en a même plusieurs chez lui et nous n'aurons pas besoin de lui culotter la sienne ! De plus, le cigare donne à peu près les mêmes automatismes que la pipe. Il habitue à des gestes plus lents qu'un fumeur de cigarettes.» Robert Nador connaît son Maigret sur le bout des lèvres. C'est lui qui a osé se lancer dans cette aventure et surtout osé choisir un acteur pour succéder à Jean Richard, devenu le célèbre commissaire en 1967 sur la première chaîne et dont Antenne 2 et la 5 ont rediffusé ou rediffusent, avec un égal succès, les téléfilms. Ce sont justement les deux chaînes qui vont accueillir le nouveau Maigret. Antenne 2 d'abord puis la 5 ensuite. Mais encore faut-il que Bruno Crémer ait commencé le tournage. Ce sera chose faite le 28 janvier avec "Maigret au Picratt's", un roman de 1951, rebaptisé pour la télé "Maigret et les plaisirs de la nuit". Pourquoi pas, puisqu'on se retrouvera dans le Pigalle des années cinquante avec ses truands de légende. Les fidèles du héros de Simenon se souviendront peut-être que cette enquête a déjà été adaptée avec Jean Richard dans un téléfilm de Philippe Laïk, diffusé le 23 octobre 1985.

Là, le réalisateur sera José Pinheiro, connu pour ses films avec Delon : "Parole de flic" et, plus récemment, pour "La femme fardée", d'après Françoise Sagan. Il n'a pas voulu manquer d'ailleurs, comme nous, les premières photos de Bruno Crémer en Maigret. C'est même lui, comme Simenon pour le comédien Rupert Davies, qui se réserve l'honneur de lui allumer sa première pipe. Pinheiro sait veiller sur les détails quand il le faut. C'est la marque des réalisateurs exigeants envers les comédiens et envers eux-mêmes. Il a choisi parmi plusieurs pipes proposées, la Dunhill de Bruno Crémer qui semblait le mieux convenir à Maigret. Mais à l'écran, pour ne pas faire de pub clandestine, on n'en verra pas la petite marque blanche caractéristique.

Maigret

Avant que le photographe qui s'appelle Mégret (oh les coïncidences simenoniennes !) ne commence ses prises de vues, Pinheiro s'assure que la cravate, la veste, le pardessus conviennent, allant jusqu'à faire changer les boutons trop voyants ! Voici même les premières "discussions de travail" entre le réalisateur et son Maigret. L'acteur souhaite une écharpe mais Pinheiro la trouve trop mode. On est arrivé très vite à un "consensus". Comme pour la série avec Jean Richard, ce sera d'ailleurs à Bruno Crémer, aidé par Dune Production, à trouver la juste mesure de ce héros connu dans le monde entier. Succéderont en effet à José Pinheiro, dans un ordre qui sera très vite déterminé, des réalisateurs comme Claude Goretta, Serge Leroy et Bruno Van Effentere, celui-ci ayant mis en scène Crémer dans "Tumultes", sur A2. Parmi les adaptateurs des romans choisis (les mêmes qu'avec Jean Richard puisqu'il n'en existe pas d'autres) figure celui de "L'Enfant des loups", sur FR3, Jean-Pierre Sinapi. Cinq téléfilms doivent être tournés en 1991 et sept en 1992. Soixante-dix sont déjà prévus en tout.

Maigret

Robert Nador, le producteur français, voit loin. Steve Hawes, le coproducteur anglais, aussi. Il représente Granada à qui l'on doit notamment un magnifique "Sherlock Holmes", diffusé en France sur FR3, et connaît bien le commissaire. Ex-prof de français, il a souvent lu les romans deSimenon dans leur version originale. Il n'y aura aucune trahison. Mme Maigret ne sera donc pas oubliée. Qui succédera à Annick Tanguy, Mme Jean Richard à la ville comme à l'écran ? Au moment où nous achevons d'imprimer ce numéro, la comédienne pour ce rôle très important n'est pas encore choisie. Les producteurs ont un peu de temps devant eux. Dans "Maigret au Picratt's", le premier tourné, elle n'apparaît pas ! En revanche, on cherche, et on aura sans doute trouvé d'ici la parution de ce numéro de "Télé 7 Jours", les quatre adjoints sans peur et sans reproche du commissaire. Lucas sera toujours son bras droit et, auprès de lui, au fil des téléfilms, on retrouvera Lapointe, Torrence et Janvier. Maigret serait-il un héros de télévision éternel, défiant les modes et le temps, à l'heure où triomphent Moulin et Navarro, flics plus durs, même s'il ne leur manque pas la tendresse ? Robert Nador n'est pas loin de le penser, tout en estimant que «certains "Maigret" sont plus difficiles à adapter que d'autres sans doute parce qu'ils ont vieilli, pas dans l'écriture, mais dans les thèmes choisis, abordant par exemple les problèmes de la peine de mort ou ceux des femmes enceintes sans qu'on le sache. Cela est un peu dépassé.» Dans "Maigret au Picratt's", pour bien "dessiner" Bruno Crémer mais aussi les personnages qui l'entourent, les producteurs, Robert Nador en tête, ont puisé à bonne source et ont beaucoup regardé les photos noir et blanc de Doisneau. À travers lui, ils rendent hommage au souci de la description, du détail, du "vrai", qu'a toujours eu Simenon et que lui envient encore bien des romanciers. Bruno Crémer, comédien capable de tout jouer, comme il le prouve actuellement sur scène, au Petit Marigny à Paris, avec "Love Letters" ou l'a prouvé au cinéma avec Vanessa Paradis dns "Noce Blanche" de Jean-Claude Brisseau, où il avait un rôle plus que difficile, est déjà Maigret. On comprend, rien qu'à le regarder, qu'il se pénètre déjà de ce flic pas comme les autres, l'un des plus célèbres du monde, et qu'il va le marquer de son empreinte, comme tous ses rôles. Lui, l'enfant de St-Mandé (il est né le 6 octobre 1929), une ville à la Maigret, a parmi ses ancêtres un arrière-grand-père qui était marionnettiste à Anvers, en Belgique, une ville à la Simenon. Quand on lui demande ce qu'il fait en dehors de son métier, il répond : «Mes loisirs consistent surtout à rêvasser.» Il dit aussi : «Plus j'avance et mieux je mesure ce qui me sépare du but à atteindre.»

Maigret

Il y a du Maigret dans ces réflexions profondes. Crémer dit encore : «L'essentiel est de se débarrasser du travail de la mémoire pour être disponible et attendre ce que veut le metteur en scène.» On se croirait face à Maigret débutant une nouvelle enquête ... Marié à une psychiatre, et père (d'un précédent mariage) d'un fils qui a écrit un livre sur le célèbre jeu Trivial Pursuit, Bruno Crémer approche de près les mécanismes de l'âme humaine. Avec lui, les fidèles de Simenon, qui déjà discutent âprement des "mérites" de ce "successeur", peuvent être rassurés. Il a tout pour être, et dans de nombreux téléfilms, un bon Maigret.

Jean Poggi.
Photos : Mégret - Sipa Press

Nous avons demandé à des témoins concernés par la nouvelle "affaire Maigret" de se mettre pour nous à table ...

Marc Simenon : "Le bon choix"

Les producteurs ont fait le bon choix avec Bruno Crémer. Quand on nous a demandé notre avis, à moi et aux autres enfants de Simenon, nous avons approuvé sans restriction. Dans le passé, certains comédiens sont rentrés avec plus ou moins de bonheur dans la peau de Maigret. Ce ne sera pas le cas. Et puis je souhaite que l'un des nouveaux téléfilms soit tourné dans notre chère île de Porqueroles. Mon père y a situé certaines enquêtes.

Jean Richard : "On ne m'a pas prévenu"

Jean Richard est en convalescence. "Mme Maigret" répond donc pour lui : "Jean a été choqué, non parce qu'on ne lui a pas proposé le rôle de cette nouvelle série, mais parce qu'on n'a pas eu l'élégance de le prévenir qu'il y avait un nouveau Maigret. Il l'a appris par "Télé 7 Jours" ! En revanche, il approuve le choix de Bruno Crémer qu'il considère comme un grand comédien."

François Cadet : "Je suis très étonné"

J'ai été pendant au moins soixante téléfilms l'adjoint de Jean Richard-Maigret. Je suis très étonné que l'on recommence soudain avec Bruno Crémer dans le rôle du commissaire. Maigret est tout en rondeur. Je vois mal Mme Maigret dire soudain à Bruno Crémer : "Mets ton écharpe, il fait froid." Pourtant Crémer a beaucoup de talent. En attendant de voir cela, je dirige un théâtre à Rosny-sous-Bois : l'espace Georges Simenon !

José Pinheiro : "Le Pigalle des années 50"

Je me réjouis d'avoir été choisi pour tourner le premier nouveau Maigret. C'est un héros éternel et très attachant. Bruno est l'acteur idéal pour un tel rôle. Pour lui comme dans la mécanique intellectuelle du commissaire, la réflexion passe avant l'action. Nous allons tourner dans le décor du vrai Pigalle mais aussi en studio dans une reconstitution du Pigalle des années 50.

 

3. Télé 7 Jours (du 30/11 au 06/12/1991)

Maigret

Mon ami Maigret

"La fumée ne vous dérange pas ?" Souriant et courtois, Bruno Cremer a l'habitude de vous interroger avant d'allumer, non une pipe comme le comissaire Maigret, mais un cigare (un Punch) de belle taille. "J'ai fumé la pipe il y a 25 ans. Cela n'a duré que six mois car je les cassais toutes. De plus je trouvais qu'être fumeur de pipes vous apporte un côté moralisateur, donneur de leçons. Je reconnais que Maigret n'est pas du tout ainsi. Pour lui, la pipe est avant tout un objet favorisant la réflexion, la méditation."

Bruno Crémer avoue qu'il n'avait jamais lu Simenon avant d'accepter d'être son héros pour douze téléfilms, dont le premier, "Maigret et la grande perche", est diffusé le dimanche 1er décembre, sur Antenne 2. "Je ne suis pas un grand lecteur de romans. Je préfère les journaux ou les textes classiques, comme "L'Iliade", que je relis avec délectation. Je me suis plongé dans l'oeuvre de Simenon, d'abord par conscience professionnelle, ensuite avec un réel plaisir. Quelle richesse humaine dans ses observations et quel talent pour décrire, en peu de mots, un personnage, un quartier, et les dessous de vies un peu troubles ! Au départ, le commissaire Maigret m'apparaissait comme un étranger. Au fil des cinq épisodes que j'ai déjà tournés, j'ai découvert entre lui et moi, des ressemblances troublantes. Son "père", Simenon, était belge, comme mes parents. Ma mère était d'Anvers, où mon grand-père avait un théâtre de marionnettes. Mon père, élevé à Lille dans une famille très traditionnelle, avait voulu s'engager pendant la guerre de 14-18. Trop jeune pour l'armée française, c'est l'armée belge qui l'a accueilli. À la fin du conflit, il a choisi la nationalité du pays pour lequel il s'était battu. Un cas assez rare de français naturalisé belge, la meilleure histoire belge que je connaisse ! Quant à moi, je suis né à Saint-Mandé : à 18 ans, j'ai opté pour la nationalité française." Les comparaisons ne s'arrêtent pas là. "Maigret est, comme moi, un gourmand - ah ! la tête de veau en tortue de Mme Maigret -, il est grand - je mesure 1m82 - et massif. Moi qui ai passé ma vie à crever de faim pour garder la ligne, enfin un rôle qui me permettait d'envoyer les régimes au diable ! Comme le commissaire, je suis un solitaire et un casanier, encore qu'il soit plus curieux que moi puisqu'il aime s'installer dans un bistrot pour observer les gens, alors que je déteste la foule. À 60 ans, (j'en ai 62) qu'est-ce qui fait encore courir Maigret, sinon l'amour d'un métier qui le comble ? Pas plus que lui, je n'ai de hobby : le bricolage, le jardinage, les cartes, quelle horreur ! En revanche, lorsque je joue, j'éprouve la même jubilation que lui quand il mène ses enquêtes, ce qu'il fait en véritable artiste. Peu importent alors les coups de pompe ou les heures supplémentaires. Je ne pense pas cependant que Maigret soit aussi distrait que moi : à table, je me sers du verre de mon voisin, j'oublie régulièrement mon écharpe dans les lieux publics. Pendant le tournage de "Maigret et le corps sans tête", que je viens de terminer sous la direction de Serge Leroy, j'ai failli mettre le feu à mon manteau en enfonçant ma pipe allumée dans une poche !"

Distraction qui n'empêche pas Bruno Crémer d'être un Maigret excellent, sobre, humain, et d'une extraordinaire présence. "Je ne cherche pas à faire oublier les 15 acteurs qui m'ont précédé dans le rôle, de Jean Gabin à Jean Richard, en passant par Gino Cervi ou Charles Laughton. J'ai préféré ne pas voir ou revoir les anciennes versions de Maigret, de manière à aborder ce personnage mythique, vierge de toute influence. Ce qui m'a surtout intéressé dans ce rôle, c'est son côté "psy" : Maigret ne soigne pas les âmes mais les révèlent à elles-mêmes, les met à nu. Ses face-à-face avec les suspects tiennent du combat de cerveaux." Pour ces joutes psychologiques, Bruno Crémer aurait pu faire appel à un expert à domicile puisque sa femme est psychiatre. "Ma femme et moi avons conclu un pacte tacite. Ma journée de comédien terminée, je me "lave" totalement de Maigret ... et je retrouve mon cigare. Quant à mon épouse, une fois la porte de son cabinet franchie, elle cesse d'être psychiatre. Heureusement sinon j'aurais l'impression d'être sans cesse psychanalisé. Dans notre maison de Suresnes, nous préférons nous consacrer à nos deux petites filles, Marie-Clémentine, 12 ans, et Constance, 6 ans. Elles se moquent éperdument des films de leur papa et préfèrent, à mon grand désespoir, les séries américaines." Bruno Crémer est aussi le père de Stéphane, 37 ans, né d'un premier mariage, qui s'occupe d'édition et lui a donné deux petits-enfants, Basile, 6 ans, et Jeanne, 2 ans. Ce Balance ascendant Balance (on ne peut rêver plus équilibré) qui se dit flâneur et contemplatif, a devant lui une année chargée : tournée théâtrale avec "Love Letters", aux côtés d'Anouk Aimée, une nouvelle série de "La Piovra", feuilleton italien où il est un banquier véreux, sans parler de quatre nouveaux épisodes de "Maigret", dont un en Pologne. "Une chose m'étonnera toujours : qu'on m'admire et qu'on me paye pour faire ce qui est, pour moi, un pur plaisir, être un acteur !"

Il s'est donc engagé, avec la société de production Dune, à tourner en tout douze épisodes de "Maigret", ce qui le mènera jusqu'à début 1993, en commençant par "La nuit du carrefour", déjà devenu un film de Jean Renoir, en 1932, avec Pierre Renoir dans le rôle du commissaire. Là, le réalisateur sera Alain Tasma. Sont prévus ensuite, "Le charretier de la Providence", "Maigret et l'homme du banc", "Maigret et les témoins récalcitrants", "Le Pendu de St-Phollien", "Un crime en Hollande" et "La patience de Maigret". Bruno Crémer assure, pour expliquer qu'il ne s'est pas engagé plus : "Je n'aime pas planifier ma vie longtemps à l'avance." Pour Robert Nador, directeur de Dune, qui a acheté les droits des 104 romans et nouvelles de Simenon, l'après-93 reste un point d'interrogation. "Pour nous, Crémer "est" Maigret. Nous ne savons pas s'il voudra continuer. En tout cas, nous n'avons pas de Maigret de rechange !"

Myriam de Faveaux

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Massu et Guillaume
Les commissaires Massu et Guillaume,
très célèbres dans les années 20,
deux modèles du Maigret de Simenon.

À l'automne 1929, alors que son bateau "l'Ostrogoth" est en cours de calfatage, dans le port néerlandais de Delfzijl, Georges Simenon s'installe dans un café aux tables de bois luisant. Profitant de l'engourdissement provoqué par quelques petits verres de genièvre, colorée de bitter, il écrit : "Un peu somnolent, je commençais à voir se dessiner la masse puissante et impassible d'un monsieur qui, me sembla-t-il, ferait un commissaire acceptable. Pendant le reste de la journée, j'ajoutai au personnage quelques accessoires, une pipe, un chapeau melon, un épais pardessus à col de velours. Et comme il régnait un froid humide dans ma barge abandonnée, je lui accordai, pour son bureau, un vieux poêle en fonte." Simenon ne va pas écrire ce roman sur "l'Ostrogoth", mais dans une vieille péniche abandonnée à l'écart du port : "Dans la barge à moitié pourrie, où naviguaient les rats, j'allai rassembler de vieilles caisses, installer une machine à écrire sur la plus haute, m'asseoir sur une un peu moins haute, et mes pieds sur deux plus basses encore, qui émergeaient à peine de l'eau croupie. Deux jours plus tard, je commençais un roman et ce fut, avec Pietr-le-Letton, la naissance d'un certain Maigret." Il est devenu éternel !

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La nouvelle madame Maigret

Anne Bellec

Comment imaginer Maigret, même nouveau, sans madame Maigret ? Vous pourrez découvrir dans "Maigret et la grande perche" l'épouse du commissaire sous les traits d'Anne Bellec. Cette comédienne de 41 ans ne tient pas dutout à être la réincarnation d'Annick Tanguy, madame Jean Richard, qui jouait le rôle dans la série précédente : "Il fallait éviter toute ressemblance. Claude Goretta, le réalisateur, souhaitait des personnages à la fois rassurants et secrets, deux qualités chères à Simenon. Annick Tanguy jouait le caractère maternel de l'héroïne : petits plats, pantoufles, cache-nez et encouragement. Là, madame Maigret sort de son univers feutré. Elle se rend au bureau de Maigret, au Quai des Orfèvres, et l'interroge sur son travail, tout en restant discrète. Une façon de l'aider sans en avoir l'air et de garder son mystère. Comme Maigret, Bruno Crémer a un côté "médecin des âmes", moi, c'est mon côté terrien qui l'attire." Terrienne, Anne Bellec l'est réellement. "J'ai besoin de la nature pour vivre, lire, écrire." Marseillaise au nom breton (celui de son père), elle habite à la campagne à 80 kms de Paris. Anne y vient maintenant seulement pour travailler et voir sa fille, Julie, 21 ans, étudiante en lettres modernes. Anne estime qu'elle a eu de la chance : "J'ai rencontré Claude Goretta pour la première fois en 1971. Une autre comédienne m'avait présentée à lui dans un café et je ne l'ai plus jamais revu. Vingt ans plus tard, au moment de chercher madame Maigret, il a pensé à moi et les producteurs ont été d'accord quand ils m'ont vue. J'étais, paraît-il, le personnage !" Après la douce et dévouée madame Maigret, elle va incarner la terrible mère de "Poil de carotte", de Jules Renard, madame Lepic, dans un téléfilm de Jacqueline Margueritte, pour A2. Son compagnon, Jean-Jacques Blanc, est aussi acteur. On le verra au printemps prochain, sur TF1, dans "Non-assistance à personne en danger", un "Commissaire Moulin". Police, quand tu nous tiens !

Cécile Negrevergne

 

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