Les plaisirs et les déplaisirs |
Revoir "Maigret et les plaisirs de la nuit" aujourd'hui, après l'avoir laissé dix ans au fond de sa vidéothèque, c'est comme revoir "Jason et les Argonautes" à l'heure des super-productions hollywoodiennes actuelles. Ce premier épisode de la série ne ressemble en rien aux épisodes qui sont réalisés maintenant. De quand date la fracture ? Ne m'en demandez pas trop ! Peut-être n'y en a-t-il d'ailleurs pas, peut-être s'est-elle faite doucement ... peut-être ne fut-ce qu'une transition progressive ... il faudrait pour cela regarder les épisodes un à un dans l'ordre de leur diffusion mais je n'en ai pas le temps ... dommage, cela me plairait bien. Mais revenons à ce qui me préoccupe, si vous le voulez bien.
Je m'en vais vous décrire point par point les éléments qui m'ont brusqué ce matin, au fil de ma "séance ciné-Maigret".
Bon, le générique n'a rien de spécial : il est semblable à ceux d'aujourd'hui. Juste une remarque en passant : il a tout de même légèrement changé, la dernière fois, à la diffusion de l'épisode "Un échec de Maigret" : les lettres jaunes ont été retravaillées. C'était mieux avant, quand les lettres semblaient artisanales. Désormais, on les dirait sorties tout droit d'un traitement de textes. Bref, reprenons. La musique du générique continue alors même que l'épisode démarre par un plan sur le cabaret "Plaisir's". D'ailleurs, le générique est omniprésent dans cet épisode, trop présent. C'est un peu saoûlant surtout dans la première moitié. Après ça se calme.
Lily, la danseuse vedette du cabaret, est le personnage principal des dix premières minutes du film. Maigret arrive ensuite, après qu'elle a été retrouvée morte. L'arrivée de Maigret ! La première ! Et quelle arrivée ! Savamment orchestrée (par Laurent Petitgirard bien sûr): plan sur la rue en face du cabaret ; une voiture arrive ; une ombre sort, vêtue d'un lourd pardessus et d'un chapeau ; l'ombre s'avance un peu, la caméra se rapproche elle-aussi : tin, tin, tin (ça, c'est les violons qui se déchaînent), Bruno Crémer en Maigret, la pipe coincée dans la bouche ! Voici sa première apparition :

Il a son chapeau, Maigret. De nos jours, il ne l'a plus. De même pour le pardessus et le cache-nez.
Il fume comme un sapeur, Maigret, mais trois ou quatre fois dans l'épisode il sort sa pipe puis la range après avoir fait un geste imperceptible de la tête, l'air de dire : "non, vraiment, c'est pas bien."
Il fait la tête, Maigret. D'ailleurs, il fait la tête durant tout le film. Incroyable. C'est vrai que la première qualité du commissaire Maigret n'est pas le sourire, certes. Mais à ce point ... c'est à se demander comment Bruno Cremer a pu tenir. Je pense ne pas me tromper en disant que je ne l'ai aperçu qu'une seule fois en train de sourire légèrement. C'est tout. Note humoristique : dans la loge du cabaret, est affichée une pancarte à l'attention des filles : "Le sourire est de rigueur" ...
Maigret est cassant, sec, froid. À Lognon qui vient de dire que la fille assassinée était rasée sous sa jupe, Maigret lui sort : "Vous êtes le chien de chasse le plus fouineur que je connaisse, Lognon !" Et pan ! Pas commode, le commissaire. Sans état d'âme, il s'adresse ainsi à son jeune inspecteur qui était amoureux de la danseuse assassinée :
Maigret :
"T'as couché avec elle ?"
Albert :
"Non."
Maigret :
"Tu lui as demandé ?"
Albert :
"Non."
Maigret :
"Elle te l'a proposé ?"
Albert :
"Jamais."
Maigret :
"Et ça t'a pas étonné ?"
Albert :
"Non, moi, c'était différent."
Maigret :
"De quoi ?"
Albert :
"Des autres hommes."
Voilà une maïeutique bien musclée de la part du commissaire !! Voudrait-il que son inspecteur éclate en sanglots qu'il ne s'y prendrait pas autrement. Très psychologue, vraiment. Pas tendre, quoi. Il lui dira froidement à la fin de l'épisode alors qu'il vient d'abattre Fred, le propriétaire du cabaret : "C'est la première fois, ça fait toujours quelque chose." On ne s'en serait pas douté.
D'un autre côté, ce n'est pas seulement Maigret qui semble antipathique. Presque tous les autres personnages le sont aussi. Lognon est vaniteux, Torrence (Serge Beauvois à l'époque) fait l'idiot, le jeune Albert est trop naïf, seul Lapointe est bien. Fred est orgueilleux et sûr de lui, sa femme Rose est terne, sans vie, soumise. Les filles sont sur la défensive. La concierge de l'immeuble où habite la "comtesse" est susceptible et colérique, le médecin de la comtesse, le docteur Bloch, est aux abois et très nerveux. Mais alors celle qui détient la palme de l'antipathie est sans aucun doute la vieille tante de Lily. Je ne résiste pas au plaisir de retranscrire ci-dessous une partie de la conversation entre elle et Maigret : voyez par vous-mêmes ...
Maigret :
"Est-ce que vous avez des nouvelles de sa mère ... de votre belle-soeur ?
La tante :
"Non, du temps de mon frère, nous la recevions à cause de lui mais dès qu'elle a
été veuve, les gens se sont souvenus qu'elle n'était que la fille d'un quincailler et
qu'elle n'avait pas sa place parmi nous. C'était un grand soulagement quand elle a
quitté le pays ... Vous ... vous connaissez la région ?"
Maigret :
"Je n'ai fait qu'y passer."
La tante :
"Là-bas, c'est la place de la mairie avec la statue du Général Trochin, notre
arrière-grand-père. Oui, quand vous prenez la route de Marly, le grand château que vous
apercevez appartenait à notre famille. Il a été vendu aprèsla guerre de 14 à des
nouveaux riches. Mésalliance engendre mésentente : c'est une évidence."
La conversation continue si bien qu'à la fin Maigret lui lance, d'un air narquois : "Il me faut vous emmener à l'Institut Médico-Légal pour identifier le corps de votre nièce." Sans succès puisque cette vieille bourgeoise déchue y voit un de ses innombrables devoirs à accomplir ... Bon, encore un petit extrait, rien que pour se moquer de cette vieille tante :
La tante
(à l'Institut Médico-Légal, devant le corps de sa nièce) : "Pourquoi on l'a
rasée, là ?"
Le médecin :
"C'est pas nous !"
La tante :
"Oh quelle honte !"
Juste deux mots encore pour parler des décors.
Comparez les bureaux dans cet épisode et ceux de
l'épisode "Un échec de Maigret" ... rien à voir ! Les bureaux de
1991 sont sombres et sales (murs décrépis, lumière du jour quasi-inexistante), le temps
est pluvieux : bref, tout y est triste. Les bureaux de 2003 sont lumineux, propres,
repeints, faits de boiseries claires (on croirait des bureaux contemporains !), le soleil
est toujours présent même dans les bureaux : bref, c'est gai d'entrée de jeu. En somme
tout se passe comme si les réalisateurs voulaient dépoussiérer la série de tous les
clichés d'après guerre. Seuls les costumes ainsi que les automobiles restent d'époque.
Le reste est très édulcoré ...
Voilà ! Difficile de dire à chaud si j'ai aimé ou non cet épisode-pilote où manifestement le souci premier de José Pinheiro était d'installer les personnages et l'atmosphère de la série à venir. Une gageüre. Un défi. Un casse-tête. Du coup, l'épisode semble bien empâté sans être inintéressant toutefois. On suit volontiers l'enquête du commissaire même si le dénouement ne va pas de soi : le spectateur doit relier les fils tout seul.
Ah oui ! j'oubliais ! savez-vous quel est le tout premier mot prononcé par Maigret / Bruno Cremer ? Non ? Alors allez jouer à ce petit QUIZ !
Jacques-Yves Depoix.
Mardi 22 avril 2003, 23h02