Article de Michel Tournier

paru dans le Figaro littéraire "spécial Simenon" du jeudi 9 janvier 2003

 

Une oeuvre découpée pour le cinéma

Simenon - cinéma : les deux mots s'accordent magiquement. Ils semblent faits l'un pour l'autre. Les chiffres sont impressionnants : cinquante-six adaptations au cinéma depuis La Nuit du Carrefour en 1932 jusqu'à En plein coeur en 1998. Les plus grands réalisateurs Jean Renoir, Julien Duvivier, Henri Verneuil, Jean Delannoy, Henri Decoin, Marcel Carné, Claude Autant-Lara, Claude Chabrol, etc. Les interprètes les plus prestigieux, de Pierre Renoir à Raimu et Jean Gabin.

Sans doute les dates y sont-elles pour quelque chose. La naissance du cinéma parlant et l'âge d'or du grand écran coïncident avec la parution des premiers Simenon dans les années 30. Des frères jumeaux en somme. Il est bien remarquable d'ailleurs que Simenon ait songé un moment à abandonner le stylo pour s'exprimer directement avec une caméra. Il fut vite découragé par les deux servitudes qui grèvent lourdement la création d'un film. Rien de moins cher qu'un manuscrit à écrire. Rien de plus solitaire que le travail d'un romancier. À l'inverse le tournage d'un film suppose un budget gigantesque, et il est l'oeuvre d'une équipe qu'il faut avoir la patience et l'autorité de commander. Il en résulte notamment un rythme de production qui peut être incomparablement plus rapide pour le roman que pour le film. Pendant plus de quarante ans, Simenon a publié en moyenne quatre romans par an. Ce rythme de production est évidemment incompatible avec la production cinématographique.

Il en est résulté paradoxalement une sorte de brouille entre Simenon et le cinéma. Il signait un accord d'adaptation avec un producteur, puis de désintéressait ostensiblement du résultat, prétendant même ne pas aller voir le film. "En écrivant un roman, je vois mes personnages et les connais dans leurs moindres détails y compris ceux que je ne décris pas. Comment un metteur en scène, un acteur pourrait-il donner cette image qui n'existe qu'en moi ? Quelle serait votre réaction devant un de vos enfants qui vous reviendrait soudain transformé par la magie de la chirurgie esthétique ? Eh bien, c'est cette réaction pénible qui est la mienne devant le meilleur acteur jouant le rôle d'un de mes personnages. Pourquoi me soumettrais-je à ce malaise ?" (cité dans D'après Simenon de Claude Gautier (ndw : Gauteur ??), Editions Carnets Omnibus)

Certes, les Maigret ne sont qu'une annexe mineure de l'oeuvre simenonienne. Aucun n'approche le poids ni l'ampleur de certains grands Simenon comme Trois chambres à Manhattan ou L'Aîné des Ferchaux. Mais ils nous offrent une clef assez apéritive pour comprendre l'affinité cinéma-Simenon. L'invention de Maigret a bouleversé le genre éminemment populaire du roman policier. Traditionnellement la recherche et la capture du criminel devaient être l'oeuvre d'un policier-justicier qui revêtait la stature d'un génie du bien. Comme le coupable se cachait, le détective devait posséder en outre une perspicacité hors du commun. C'est ainsi que Sherlock Holmes, Nat Pinkerton, Rouletabille et Hercule Poirot sont des manières de surhommes voués à la lutte contre le mal.

Il fallait un trait de génie pour inverser cette image et faire du détective un anti-héros. Maigret n'est qu'un petit bourgeois plus très jeune qui ne rêve que du pot-au-feu que lui prépare bobonne. Il ne porte pas d'arme et n'a jamais accompli un acte violent dans toute sa carrière. Mieux, c'est sa médiocrité même qui assure ses succès. Car c'est en sachant se mettre à la place du citoyen le plus ordinaire qu'il reconstitue le cheminement des motifs et pulsions qui ont conduit au crime. Je crois que c'est ce critère de médiocrité qui doit nous faire juger les divers interprètes qui ont incarné Maigret au cinéma et à la télévision. Il me semble que Pierre Renoir, Jean Gabin et aujourd'hui Bruno Crémer pèchent par excès de présence et de personnalité. Je préfère de loin Jean Richard, comme le plus proche du "Français d'en bas" pour reprendre une expression raffarinienne. D'ailleurs, de tous, c'était celui qui fumait le mieux la pipe, épreuve décisive.

Ajoutons que cette invention d'un détective anti-héros a été récemment couronnée par Columbo, petit borgne italien avec son imperméable crasseux et sa vieille Peugeot cabossée, mais là on pourrait presque parler de caricature.

Il reste que la formule Maigret employée pour élucider un crime est une véritable clef du roman de Simenon. On a parlé d'atmosphère, mot vague qui recouvre tout et n'importe quoi. Mais cette compréhension par le milieu, par l'ensemble, par la totalité homme+environnement, c'est cela sans doute ce qui explique son affinité profonde avec le cinéma. Car sur l'écran, le personnage ne fait qu'un avec le décor. L'un engendre l'autre, sans qu'on sache où se situe la source première. C'est l'exigence première du cinéma. Tout doit tenir dans l'image, sans commentaire, sans sous-titre, sans ombre fantastique, sans souterrain, ni au-delà. C'est aussi la grande vertu des histoires de Simenon. Il professait l'horreur des idées et des théories. Ce n'était pas assez dire. Des idées ? Pourquoi pas ? Mais noyées dans l'épaisseur du récit, jamais formulées, immanentes. Toute l'oeuvre de Simenon est unidimensionnelle, mais cela ne veut pas dire superficielle. Qui niera la leçon qui se dégage de Touristes de bananes ou la philosophie profonde du Chat ? Tout y est pourtant inscrit dans la substance même du gris, car Simenon était résolument réfractaire aus couleurs, sur le papier comme sur l'écran. (...)

Michel Tournier
de l'Académie Goncourt

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