Une drôle d'enquête

par Murielle Gigandet Wenger

Ce texte un peu étrange a été construit de la façon suivante : j'ai pris dans chacun des romans et des nouvelles du cycle Maigret la première phrase qui mentionne le mot "Maigret " ou "le commissaire", je les ai mélangées, puis arrangées de façon à raconter une histoire peu ou prou cohérente. Les titres de chaque "chapitre" sont des titres de chapitres pris dans les romans du cycle Maigret.

1. Le dimanche de Maigret

C'était en 1927 ou 1928. Pour Maigret, la date était facile à retenir. Maigret disait un mois de cantique, car cela lui rappelait à la fois sa première communion et son premier printemps de Paris. Si Maigret, cette fois, fut vraiment du début de l'affaire, il ne le dut qu'au hasard. C'était chaque fois la même chose. Il avait dû soupirer en se couchant: " -Demain, je ferai la grasse matinée." Un grognement indistinct, au téléphone, fut la cause de tout, en tout cas de la participation de Maigret à cette aventure déroutante.

2. L'homme qui dort

C'est le lendemain que Maigret établit tant bien que mal ce résumé des événements. A travers un sommeil épais, Maigret entendit vaguement une sonnerie, mais il ne se rendit pas compte qu'on téléphonait. Quand le téléphone sonna et que Maigret manifesta son déplaisir par un grognement, il n'avait pas la moindre idée de l'heure qu'il pouvait être. Il y eut un vacarme pas loin de sa tête et Maigret se mit à remuer, maussade, comme effrayé, un de ses bras battant l'air en dehors des draps. Avant d'ouvrir les yeux, Maigret fronça les sourcils, Maigret fit grincer le sommier du lit en se soulevant sur les coudes. Le commmissaire parvenait à voir l'heure au réveille matin, sur la table de nuit de sa femme. Au lieu de grogner en cherchant l'appareil à tâtons dans l'obscurité comme il en avait l'habitude quand le téléphone sonnait au milieu de la nuit, Maigret poussa un soupir de soulagement. "-Allô, c'est vous, Maigret ?" Pour la dixième fois, sans doute, il ne les comptait plus, Maigret raccrocha le téléphone.

3. Une corvée

Maigret jouait, dans un rayon de soleil de mars encore un peu frileux. Sans raison, parce que la vie était bonne, les yeux de Maigret riaient tandis qu'il prenait son petit déjeuner. A huit heures et quart, Maigret, qui finissait sa seconde tasse de café et s'essuyait la bouche avant de fumer sa première pipe, reçut le coup de téléphone de Lucas. Il était huit heures vingt-cinq du matin et Maigret se levait de table tout en finissant sa dernière tasse de café. Maigret repoussa son assiette, sa table, se leva, grogna, s'ébroua, souleva machinalement le couvercle du poêle.

Il y eut un moment, entre le quai des Orfèvres et le Pont-Marie, où Maigret marqua un temps d'arrêt. Alors qu'en cas d'urgence Maigret manquait généralement d'effectifs et qu'il avait toutes les peines du monde à trouver assez d'hommes à mettre sur une affaire, il aurait pu disposer, aujourd'hui, de sa brigade presque au complet. La planque, comme on dit, durait déjà depuis douze jours: l'inspecteur Janvier et le brigadier Lucas se relayaient avec une patience inlassable, mais Maigret en avait pris une bonne centaine d'heures à son compte, car lui seul, en somme, savait peut-être où il voulait en venir.

Quand Maigret arriva, il n'avait sur l'affaire que des notions élémentaires. Comme d'habitude, quand le commissaire Maigret avait été désigné, autant dire qu'il n'y avait plus un indice nouveau à recueillir. D'ailleurs, quand Maigret quitta le Quai des Orfèvres, il savait tout. La veille, il ne savait pas qu'il allait entreprendre un voyage. A onze heures, Maigret mettait son chapeau sur sa tête, sortit de son bureau.

4. Le voyage insolite

Pendant un moment, Maigret n'eut plus d'âge et, alors qu'on était à vingt kilomètres au moins de la mer, il eut l'impression d'en sentir l'odeur. D'abord le paysage, que Maigret ne voyait pas, puisqu'il avait les yeux clos, mais qu'il savait là, à portée de son regard: la surface unie de la Méditerranée. Tout à coup, entre deux petites gares dont il n'aurait pu dire le nom, Maigret se demanda ce qu'il faisait là. Le commissaire vit une famille qui mangeait dans l'une d'elles.

Maigret, au moment où l'on stoppait les machines, avait passé son lourd pardessus sur son pyjama. Quand Maigret descendit du train, la moitié de la gare était baignée d'un soleil lumineux. Le client de passage se serait sans doute demandé quel était ce gros monsieur en pardessus épais qui fumait sa pipe, et, certes, il n'aurait pas pensé au commissaire Maigret, de la Police judiciaire. Maigret, qui voudrait bien avoir l'air indifférent, est debout dans le soleil et s'éponge.

Quand Maigret descendit du train, la première personne qu'il vit, juste en face de son compartiment, fut Anna Peeters. Pourquoi Maigret avait-il l'impression qu'elle était belge? Or Maigret se rendait compte, avec une évidence effrayante, qu'une petite pincée d'humains pouvaient être soudain paralysés par cette simple question.

5. La journée des allées et venues

Maigret, des années plus tard, aurait pu montrer l'endroit exact où cela s'était produit. Maigret resta un moment immobile devant la grille noire qui le séparait du jardin et dont la plaque d'émail portait le No 47 bis. Maigret, l'air grognon, tournait la tête à la façon d'un ours, observant tout. L'huissier, que Maigret aurait juré avoir toujours connu aussi vieux, les conduisait vers une pièce plus petite et leur désignait les bancs scellés aux murs. L'instant d'après, il y avait dix personnes dans la chambre, dont le commissaire Maigret, qui n'avait pas quitté son manteau à col de velours. Le commissaire Maigret dédaignait de s'adosser au mur de brique sombre.

Maigret était furieux. Depuis trois ou quatre heures, Maigret était à cran, le Maigret des mauvais jours, à qui personne, au Quai des Orfèvres, n'osait adresser la parole. Et Maigret, les mains dans les poches de son pardessus, le Maigret renfrogné, massif, immobile des mauvais jours, de grogner sans desserrer les dents du tuyau de sa pipe: "-Non!"

La porte allait se refermer et Maigret tournait déjà la tête vers l'escalier. Maigret, devant la porte tournante, fut sur le point de frapper sa pipe contre son talon pour la vider.

6. Quelqu'un qui attend l'heure

La toute première prise de contact entre le commissaire Maigret et le mort eut lieu en des circonstances banales. Il n'y avait pas moyen d'être plus loin de l'aventure et de toute possibilité d'imprévu que Maigret ce matin. Maigret, les mains derrière le dos, la pipe aux dents, marchait lentement, ne poussant qu'avec peine sa lourde masse dans la cohue de la rue. Quand Maigret arriva, le factionnaire attendri regardait un petit chat blanc. En arrivant à celui-ci, Maigret ne pouvait s'empêcher de sourire. Maigret, le col du pardessus relevé, s'était collé dans l'encoignure d'une porte cochère, et il attendait, sa montre à la main, en fumant sa pipe. Il était midi et quart quand Maigret franchit la voûte toujours fraîche, le portail flanqué de deux agents en uniforme. Bien calé dans son coin, Maigret, les yeux mi-clos, observait toujours, machinalement, les deux personnages.

Maigret arriva à son tour et jeta un coup d'oeil sur les rapports de la nuit avant de retirer son pardessus et son chapeau. Maigret, qui avait tombé la veste, dépouillait paresseusement son courrier en jetant parfois un coup d'oeil par la fenêtre.

A partir de trois heures et demie, Maigret commença à relever la tête de temps en temps pour regarder l'heure. Maigret bâilla, poussa les papiers vers le bout du bureau. Le commissaire, penché sur des dossiers, la mâchoire serrée sur le tuyau de sa pipe, ne leva pas la tête et Joseph resta immobile. A tous les trois, à Joseph, Maigret demandera plus tard: "-Avait-il l'air de guetter quelqu'un dans la rue?" La fiche que le garçon de bureau avait fait remplir et qu'il tendait à Maigret portait textuellement: "Dites donc, Maigret..." Un bout de phrase dont le commissaire se souviendrait plus tard, mais qui, sur le moment, ne l'avait pas frappé. Maigret, sans faux col, lisait à mi-voix. Dix fois, vingt fois en l'espace de deux heures cette phrase stupide revint à l'esprit de Maigret. Maigret était grave et lourd, un peu triste.

C'était le troisième camion qui sortait ainsi, en une demi-heure, du vaste hall au fronton duquel on lisait des mots familiers à Maigret. "-Cinquante-six, cinquante-sept", comptait Maigret.

Le commissaire Maigret eut l'impression que le ronflement du poêle de fonte planté au milieu de son bureau faiblissait. Trois fois déjà il s'était levé pour aller tisonner le poêle. Maigret, avec un soupir de lassitude, écarta sa chaise du bureau auquel il était accoudé. Il faisait bon, un peu lourd, dans la vaste salle de Police-Secours, où Maigret était venu se réfugier.

Ainsi, sans doute, Maigret, des années plus tard, pourrait-il reconstituer minute par minute, geste par geste, cette fin d'après-midi sans histoire du Quai des Orfèvres.

7. L'invitation à dîner

Le commissaire Maigret était en train de récapituler ces faits en les plaçant dans leur cadre. Dans le bureau, avec un soupir d'aise et de fatigue à la fois, Maigret avait machinalement tiré sa montre de son gousset.

Comme toujours quand il rentrait chez lui le soir, Maigret leva la tête vers les fenêtres éclairées de son appartement. Ainsi, des années et des années, le commissaire avait-il l'habitude, dès qu'il commençait à gravir l'escalier, de dénouer sa cravate sombre, ce qui lui donnait le temps d'atteindre le premier étage.

Pour la première fois qu'ils dînaient chaque mois chez les Pardon, Maigret devait conserver de cette soirée un souvenir presque pénible. Dès que le soir tombait, Maigret ne savait où se tenir. La bonne venait de poser le gâteau de riz au milieu de la table ronde et Maigret était obligé de de faire un effort pour prendre un air à la fois surpris et béat, tandis que Mme Pardon, rougissante, lui lançait un coup d'oeil malicieux. Maigret les connaissaient, elles appartenaient toutes les deux à des chirurgiens. C'était Maigret qui avait dit ça, jadis, à l'inspecteur Lapointe.

8. La prisonnière

La pipe que Maigret alluma sur son seuil, boulevard Richard-Lenoir, àtait déjà plus savoureuse que les autres matins. Maigret ne se rendait plus compte, après tant d'années, qu'en arrivant, toujours un peu essouflé, au sommet de l'escalier poussiéreux de la PJ, il marquait un léger temps d'arrêt et que, machinalement, son regard allait vers la cage vitrée qui servait de salle d'attente. "-C'est bien ici que le commissaire Maigret a son bureau, n'est-ce pas ?" Maigret se retournait pour voir à qui l'on s'adressait. Quatre ou cinq fois, Maigret avait essayé de lui faire dire "monsieur le commissaire". Après des minutes de patients efforts, Maigret parvenait enfin à interrompre sa visiteuse.

"Commissaire Maigret, de la Police judiciaire de Paris" dit-il alors en tirant de petites bouffées de sa pipe. "-Asseyez-vous, mademoiselle" soupira Maigret en retirant à regret sa pipe de la bouche. Maigret immobilisa sa main qui tenait le crayon et la regarda avec une curiosité amusée. Maigret ne lui en voulait pas. Le commissaire parut et, comme il ne refermait pas l'huis, on vit le bureau rempli de fumée et, dans un fauteuil vert, la silhouette d'une très jeune femme blonde.

9.Maigret ne joue plus

Quand, le surlendemain, le commissaire Maigret descendit du tramway en face des deux bistrots, il était dix heures du matin. Maigret regardait le monde avec de gros yeux maussades. Pourtant, le fauteuil transatlantique dans lequel Maigret était étendu n'avait pas craqué. Puis, sans y prendre garde, Maigret avait frappé sa soucoupe avec une pièce de monnaie pour appeler le garçon et lui dire de remettre ça.

Il était un peu plus d'une heure, cette nuit-là, quand la lumière s'éteignit dans le bureau de Maigret.

Quand, plus tard, Maigret penserait à cette enquête-là, ce serait toujours comme à quelque chose d'un peu anormal.

Octobre 2006

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