par Murielle Gigandet Wenger La pendule noire sur le marbre de la cheminée indiquait trois heures vingt-cinq quand le téléphone sonna. Sans quitter des yeux le rapport quil était en train dannoter, le commissaire Maigret décrocha le récepteur. -Monsieur Maigret, fit la voix de la standardiste. Le juge Coméliau demande à vous parler. Le visage du commissaire se renfrogna. Il poussa un soupir. -Cest bon, dit-il, passez-le moi. La voix pointue du magistrat se fit entendre à lautre bout du fil. -Monsieur le commissaire, où en êtes-vous avec laffaire de la rue Rambuteau ? attaqua le juge sans préambule. -Bonjour, monsieur le juge, dit Maigret dune voix quil sefforçait de garder neutre. Nous sommes sur une piste, mais nous navons encore rien de précis. Mes hommes cherchent à présent un couteau à lame dargent dans toutes les quincailleries de Paris. Tandis quil écoutait dune oreille distraite les récriminations de lirascible juge, dont les intonations stridentes et le ton sec avaient le don de le hérisser, Maigret, de sa main restée libre, fit une recherche à tâtons sur le bureau. Ses gros sourcils se froncèrent, et, tout en répondant par des " oui, monsieur le juge; bien, monsieur le juge " au flot de paroles qui lui parvenait au travers du récepteur, le commissaire parcourut du regard le fouillis en désordre qui encombrait son bureau. Mais où était-elle ? Il se souvenait très bien de lavoir eue en bouche lorsque Torrence était venu lui apporter un rapport, celui-là même quil était en train de parcourir quand ce juge de malheur avait appelé. Il sétait ensuite rendu quelques minutes dans le bureau des inspecteurs, et il lui semblait quil lavait gardée entre ses dents. Cela lénervait, et lappel de Coméliau nétait pas fait pour le calmer. Il trouva le premier prétexte venu pour pouvoir se débarrasser du juge. -Excusez-moi, monsieur le juge, mais on mamène quelquun pour un interrogatoire. Je suis obligé de vous laisser. Au revoir, monsieur le juge. Et sans laisser à son ennemi intime le temps de continuer sa diatribe, il raccrocha dun geste brusque le récepteur. Il souleva des liasses de papier, fit le tour de la pièce, alla même examiner le dessus de la cheminée, ce qui était stupide, car sil lui était arrivé de la déposer sur le bureau dun inspecteur, voire sur le rebord dune fenêtre, il ne se souvenait pas de lavoir jamais posée sur la cheminée. Il fouilla alors les poches de son veston, quil avait suspendu au crochet du placard en arrivant dans son bureau, car il faisait chaud ce jour-là. Il chercha ensuite machinalement dans les poches de son pantalon, assez sottement il faut le reconnaître, car il ny mettait jamais sa pipe. Quand il lui arrivait demporter une pipe, il la fourrait dans la poche de son veston, voire de son pardessus, mais il ne lui était jamais arrivé, aussi loin quil sen souvienne, de mettre une pipe dans une poche de son pantalon. Agacé, il tournait en rond dans son bureau, et il avait lair dun gros ours contrarié dans une cage. Il finit par ouvrir la porte du bureau des inspecteurs. Les quatre ou cinq hommes qui sy trouvaient en ce moment étaient affairés, qui au téléphone, qui en train dinterroger un témoin, et on avait limpression de pénétrer dans une ruche bourdonnante. Le commissaire sapprocha dun grand garçon aux cheveux bruns et bouclés, qui arborait un gilet aux tons bigarrés comme il devait les affectionner, et qui, la langue entre les dents et les sourcils froncés, sappliquait à taper à laide de deux doigts un rapport, lequel semblait lui donner une certaine peine. -Christiani, lui dit le commissaire, viens un instant dans mon bureau. Linspecteur leva vers son patron un regard interrogateur, mais il comprit que ce nétait pas le moment de poser des questions, et il suivit Maigret. Le commissaire referma la porte avec soin, et se tournant vers linspecteur : -Tu nas rien à me dire ? linterrogea-t-il dun ton plus rude quil ne laurait voulu. Le jeune homme baissa la tête, mais ne répondit rien. -Alors ? reprit le commissaire, qui commençait à perdre patience devant le silence de son inspecteur. Maigret ne se sentait pas dhumeur tolérante, surtout après le téléphone du juge Coméliau. De plus, la chaleur étouffante de ce plein mois daoût laccablait. Le commissaire navait jamais aimé la touffeur de lété, encore moins lorsquil avait sur les bras une affaire embrouillée comme celle qui occupait la brigade ces derniers jours. -Je je ne sais pas ce que vous voulez dire, patron, bafouilla Christiani, qui, devant le regard sévère de son chef, se mit à rougir comme un écolier pris en faute. Christiani était un jeune inspecteur, entré à la brigade des homicides seulement depuis quelques mois, et qui était encore gauche et emprunté, mais touchant dans sa volonté de bien faire. Dhabitude, le commissaire était plutôt amusé par la maladresse de son inspecteur, et il avait pour lui lindulgence quon a pour les bêtises dun jeune chien fou et pas encore bien éduqué. Mais, en ce moment, Maigret était à cran, et il avait horreur de ne pas trouver une pipe quand il la cherchait, surtout quand il avait en tête den bourrer une bien spécifique. En loccurrence, cétait celle au tuyau de merisier quil cherchait, celle-là et pas une autre, et cétait celle-là quil avait précisément envie de fumer. Il lança à Christiani un regard qui laissait présager un orage de colère, et linspecteur sentit quil ne pouvait plus tergiverser. -Patron, fit-il dune toute petite voix, je vais vous expliquer Le commissaire ne lui laissa pas le temps de continuer sa phrase, et il éclata : -Sil te plaît, pas de longues explications, dis-moi où tu las mise ? -Ben, cest-à-dire Le commissaire émit un grognement de bête fauve que lon exaspère. Le jeune inspecteur se lança alors, avec le courage du dompteur qui sent la patte du lion lui frôler la nuque: -Voilà, patron, je ne lai pas volée, je vous jure, je lai seulement empruntée... -Empruntée ? Quest-ce que cela veut dire ? Christiani sentit que la colère du patron se changeait en curiosité, et il en profita pour exposer la situation: -Patron, vous savez quon recherche depuis des semaines le tueur de la rue Rambuteau, et -Parbleu, si je le sais ! On ne soccupe que de cela ! Mais quest-ce que ma pipe à avoir là-dedans ? -Et bien, vous savez que tout le monde cherche une piste, non seulement la police, mais les journalistes, les détectives amateurs sy sont mis aussi, mais jusquà présent, vous admettrez que lon nage. Vous-même, patron -Oui, admit en grognant le commissaire. Et alors ? -Ben, jai pensé . -Il ne faut pas trop penser, tu le sais -Oui, patron, je sais -Bref, tout cela ne me dit pas ce que tu as fait de ma pipe Rien que dimaginer que sa pipe pouvait être perdue, Maigret sentait la colère remonter. Christiani sen aperçut et ajouta très vite: -En discutant hier avec les autres inspecteurs, il mest venu une idée sur le tueur. Jen ai discuté avec les collègues, mais ils se sont moqués de moi. Alors, jai voulu vérifier tout seul, et ce matin, après que vous mavez parlé Le commissaire avait compris: -Javais posé ma pipe sur ton bureau et tu me las chipée. Et tu as cru Malgré lui, Maigret eut un sourire. -Tu as pensé quavec ma pipe, tu arriverais à trouver la vérité tout seul, cest cela ? Le jeune inspecteur hocha la tête. -Quas-tu fait alors ? Encouragé par le ton amusé du commissaire, le jeune homme expliqua quil avait découvert, en lisant le rapport fait par un collègue, que les victimes du tueur avaient toutes les trois été vues la veille de leur mort à la Brasserie du Croissant. Christiani sy était donc rendu, avait interrogé les garçons, et cest la caissière, une grosse fille blonde aux seins énormes (linspecteur rougit en donnant cette précision) qui finalement lui avait donné un renseignement précieux : -Elle a remarqué un client un peu étrange, a-t-elle dit, quelle navait jamais vu auparavant, et qui a systématiquement commandé une choucroute à chaque fois quil est venu à la brasserie. Comme il y venait tous les jours, elle a trouvé étonnant quil mange toujours le même menu, et... -Elle te la décrit ? interrompit le commissaire, qui empoignait déjà le téléphone. -Oui. -Allô, Torrence ? dit Maigret. Prends avec toi tous les hommes à disposition, je te rejoins dans la cour de la PJ dans trois minutes. Les clients de la Brasserie du Croissant eurent à peine le temps de se rendre compte de ce qui se passait. Une nuée dinspecteurs envahissait la salle, et quelques instants plus tard, on arrêtait un petit homme daspect insignifiant, aux vêtements mal coupés et étriqués, qui tentait de senfuir par les toilettes. Linterrogatoire dura sept heures, au bout desquelles lhomme avoua les trois meurtres de la rue Rambuteau. Il devait de largent à ses victimes, et, au bout du rouleau, il avait imaginé de les inviter à la Brasserie du Croissant, avant de les entraîner dans la rue, où il les avait assaillies à laide dun couteau à lame dargent. Au fait, cest en vain que des inspecteurs avaient visité les quincailleries, alors quil aurait suffi de savoir que cette sorte de couteau était utilisée pour le service à la brasserie, comme Christiani lavait fait remarquer dun petit air modeste à ses collègues. Et ceux-ci navaient plus osé se moquer de lui. Lorsquon eut envoyé le meurtrier au Dépôt, et que les inspecteurs furent rentrés chez eux, Maigret et Christiani restèrent les derniers dans le bureau. Linspecteur allait se retirer, quand le commissaire larrêta en lui prenant le bras: -Et ma pipe ? -En bien, patron, cest que -Ah, non, ne me dis pas que tu las perdue ! -Ce nest pas ça, mais -Quoi ? Parle, ou je sens que je vais de nouveau ménerver -Voilà, patron. Quand je suis allé à la Brasserie .avec votre pipe, bien sûr Jai voulu faire comme vous . -Comme moi ? -Oui. Vous essayez toujours de vous mettre dans la peau du suspect. Alors, jai pensé que, comme le suspect avait commandé une choucroute, il fallait que je mange aussi une choucroute. -Et alors ? -Eh bien, patron Le jeune homme en aurait pleuré. Il prit une profonde aspiration, puis : -Jai commencé ma choucroute, mais je navais pas très faim, alors jai sorti votre pipe de ma poche, jai voulu lallumer, et -Et ? -La pipe est tombée dans la choucroute ! Le commissaire était partagé entre lindignation et un fou rire irrépressible. Finalement, le rire lemporta, et dans un hoquet, il demanda à Christiani : -Tu las récupérée, au moins ? Soulagé par lattitude de son patron, linspecteur expliqua : -Bien sûr ! Je lai essuyée, mais elle a gardé un peu le goût de choucroute. Maigret tapota lépaule de son subordonné, et dans un sourire : -Imbécile, va ! Allez, viens, on rentre ! Une pipe au goût de choucroute ? Après tout, quelle importance ? Laffaire de la rue Rambuteau était terminée, il serait toujours temps dappeler le juge Coméliau demain matin. Pour le moment, Maigret avait envie dun dernier verre de bière, et il entraîna son inspecteur. Ils trouveraient bien encore un petit bar ouvert |